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Étude d’une rare pièce de jeu d’échecs

Écrit par Anne Papillon d’Alton le 19 septembre 2019

En ivoire de belle patine avec vestiges de polychromie, représentant un éléphant richement caparaçonné, portant sur son dos un trône sur lequel est assis, les jambes croisées, un personnage important, sans doute un rajah ; devant lui, assis sur la tête de l’animal, un cornac ; sur les côtés et à l’arrière du siège, trois serviteurs ou guerriers.

L’éléphant soulève de sa trompe ce qui semble être un amas de feuillage, bien que cela ne soit pas identifiable avec certitude. Il y a posé sa patte avant droite comme pour le piétiner, tout en soulevant légèrement la patte gauche, pour avancer. Il se tient sur une base dont le pourtour est orné de motifs stylisés.

Inde du nord, XIIe-XVe siècle.

État : ivoire très patiné, voire presque fossilisé par endroit, avec de nombreux gerces ; un certain nombre de manques, notamment les têtes des personnages, le cornac dont il ne reste que les jambes ; quelques éclats sur le pourtour de la base ; percé sur toute sa hauteur.

Cette pièce exceptionnelle soulève trois principales questions : Sa datation exacte, son iconographie et sa fonction précise

Datation

Bien que nous proposions une date se situant dans une large fourchette entre le XIIe et le XVe siècle, celle-ci demeure quelque peu incertaine tant il est mal aisé de dater cette pièce avec précision.

Au contact de Togo Seiji et Tsuguharu Foujita, il est influencé par le cubisme et le futurisme, retenant les formes simplifiées des cubistes, et expérimentant un mélange entre les formes occidentales et le lyrisme local pour créer un état d’esprit unique. Ses œuvres de 1937 et 1938 sont connues pour montrer le tournant clair vers l’abstraction avec des compositions alliant des formes géométriques, et la répétition de formes circulaires et oblongues avec des carrés se superposant ou créant des intersections.

Il faudrait pour cela la rapprocher de pièces connues datées. Or, la moisson à cet égard est bien maigre.

Un seul exemple s’offre réellement à la comparaison, qui lui-même pose des problèmes quant à sa datation. Il s’agit d’un groupe en ivoire appartenant au trésor de l’abbaye de Saint-Denis, actuellement conservé dans le cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale à Paris.

Cette pièce, incontestablement indienne, fut longtemps considérée comme ayant fait partie du jeu d’échecs ayant appartenu à Charlemagne, auquel il aurait été offert par le calife abbasside Harun al-Rachid (786-809), le calife des « Mille et une nuits ». Elle représente un éléphant transportant un seigneur assis dans un howdah dont le pourtour est animé de guerriers, tandis que des cavaliers évoluent autour de l’animal. Iconographiquement, il s’agit du seul exemple en ivoire que nous puissions rapprocher de notre objet.

Piece rare echec asiatique

Son attribution à Charlemagne, désormais considérée comme erronée, proviendrait probablement du fait que dans un inventaire de la fin du XVIe siècle, la pièce figure dans une ligne qui suit celle répertoriant un « jeu d’échecs de Charlemagne », en ivoire également.

Or, il s’avère que ce jeu d’échecs n’aurait également aucun lien avec Charlemagne dans la mesure où, de provenance italienne, il daterait plutôt du XIe siècle.

Par ailleurs, les échecs étant arrivés en Europe avec les Arabes, dans le courant du Xe siècle, il est peu probable que Charlemagne en ait eu connaissance.

Il n’en demeure pas moins que la datation de l’ivoire de Saint-Denis, quoique sujette à controverse, semble s’arrêter au « IXe ou Xe siècle », possiblement par tradition, à défaut d’une étude précise de l’objet, bien que certains auteurs aient tenté de le dater du XVe siècle, en se fondant sur l’analyse stylistique de l’habillement.

En tout état de cause, que pouvons-nous en conclure quant à la datation de notre ivoire ?

Peut-être, avant toute chose, que l’impossibilité à proposer une date précise signe une certaine rareté de l’objet, puisque la seule pièce de comparaison n’est elle-même pas datable avec certitude.

Les ivoires indiens anciens « figuratifs » conservés à ce jour sont éminemment rares. Hormis de petits objets à caractères utilitaires (aiguilles, pointes de flèches, crochets, peignes, etc.), produits dès le IIIe millénaire avant notre ère dans la vallée de l’Indus, il faut attendre 1937 et la découverte du Trésor de Begram, en Afghanistan, pour comprendre qu’une belle tradition du travail de l’ivoire décoratif existait déjà. Ces objets, essentiellement des éléments de décoration de meubles en ivoire sculpté, sont datés des Ier-IIe siècle après J.-C. Une partie d’entre eux est conservée au Musée des Arts Asiatiques Guimet à Paris,

Quelques rares pièces jalonnent ensuite les siècles jusque vers le XIIIe siècle, époque à partir de laquelle les ivoires subsistant vont en nombre croissant.

Cependant, aucun de tous ces ivoires ne peut vraiment nous aider pour l’étude de notre objet.

À la lumière de ces maigres informations, et quoiqu’il puisse sembler hasardeux de le dater des IXe-Xe siècle, il est indéniable que notre objet est ancien, ne serait-ce que par sa patine et son état, l’ivoire étant presque fossilisé par endroit, très craquelé, avec des manques qui dénotent un long vécu. A cet égard, peut-être pouvons-nous tenter une comparaison avec de rares ivoires chinois de la période Yuan-début Ming. Ainsi, une petite stèle bouddhique de 9 cm, datée des XIVe-XVe siècle, vendue chez Christie’s New York le 19 mars 2009, lot 601, présente-t-elle un état du matériau assez similaire.

Quelques rares pièces jalonnent ensuite les siècles jusque vers le XIIIe siècle, époque à partir de laquelle les ivoires subsistant vont en nombre croissant.

Iconographie

En Inde, l’éléphant a certainement été domestiqué par l’homme dès la plus haute antiquité. Une plaque des ivoires de Begram le montre caparaçonné, suivi d’un cornac 1. Symbole de pouvoir, il sert de monture aux puissants, dans le contexte de la guerre, de la chasse ou de processions. Ces représentations ne sont pas rares, notamment sur les miniatures 2.

Dans le cas de notre objet, le personnage qu’il transporte est certainement un souverain, un rajah. Il est intéressant de noter que ce dernier n’est pas dans un howdah, sorte de palanquin, couvert ou non, mais plutôt sur un siège, lequel n’est pas sans rappeler un trône.

Fonction

Pièce de jeu d’échecs, très vraisemblablement. La dimension et l’iconographie s’y prêtent, sachant par ailleurs que l’origine indienne des échecs, dont l’ancêtre serait alors le Chaturanga, est l’hypothèse la plus suivie, soutenue en cela par des sources écrites perses et arabes, bien que les trouvailles archéologiques matérialisent les plus anciennes pièces dans l’Asie centrale Iranienne et que les sources écrites les plus anciennes soient chinoises quoiqu’imprécises. Il est en tout cas né en Asie entre le IIIe et le VIe siècle, pour arriver en Perse au VIe siècle et être adopté par les Arabes au VIIe siècle. Jeu des élites de la société musulmane, celles-ci le diffuseront progressivement vers l’Occident chrétien, où il poursuivra son évolution pour devenir ce qu’il est aujourd’hui.

Mais quel rôle interprète notre pièce sur l’échiquier ? Les plus anciennes pièces d’échecs connues sont les sept pièces en ivoire découvertes en 1977 à Afrasiab, près de Samarcande, en Ouzbekistan. Datées du VIIe siècle, elles sont figuratives, représentant une armées avec son infanterie, sa cavalerie, le roi et sa cour. Parmi elles, figure un éléphant, monté par un cornac. Au fil des siècles, et en marge de la grande stylisation des pièces musulmanes qui perdent leur caractère figuratif, il semble que l’éléphant, monté ou non par un ou deux personnages, serait l’ancêtre du fou. Cependant, la tradition figurative des jeux d’échecs indiens a souvent représenté le roi et son vizir (ensuite devenu la reine) installés dans des howdah portés par des éléphants. Et il est intéressant de constater que de nos jours encore, certains jeux d’échecs figuratifs indiens les représentent ainsi.

Que notre éléphant transportant un souverain soit le roi est donc fort vraisemblable.

1. 30 siècles d’ivoires du Musée des Arts Asiatiques Guimet, catalogue de l’exposition au Château-Musée de Dieppe, 16 juin-30 sept. 2012, no. 72, p. 89.

2. Francesca Galloway, Ivory and Painting, Indian Goods for the Luxury Market, Londres, 2011, no. 4, p. 16, miniature du XVIIIe siècle illustrant une chasse au tigre.

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